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ARCHIVE : source n°120573 / Date inconnue

 

EXTRAIT DE “AUX PORTES DE LA CITÉ INTERDITE” DE V.N.D.T.R [OUVRAGE CONSIDÉRÉ COMME SUSPECT PAR L’ADMINISTRATION DE LA ZATO]

 

Raconter. Au présent. Et pas la moindre once de fiction. Pour une fois.

 

La porte de la paix céleste (Tian An Men).

Les étudiants vivent les derniers instants.

D’ici quelques heures, ce sera le grand nettoyage.

D’ici quelques heures, ce sera le vide.

 

Nous sommes en 1989. C’est le début de l’été. Dans quelques mois, je quitterai ce pays. Pour toujours.

 

Dans la nuit du 3 au 4 juin, quartier de Qi Jia Yuan. Un bâtiment en brique rouge surplombe l’avenue Chang’an. Le bâtiment des “amis” étrangers.

“Into the groove” de Madonna sonne dans mes oreilles. La dernière chanson de la face B enregistrée dans une cassette TDK regroupant quelques tubes venant de Hong Kong.

L’avenue barricadée par les riverains. La rumeur dit qu’il se peut que. J’attends cela depuis des années. Il ne s’est jamais rien passé dans la ville bunker. Sauf les rafales de vent venues de Sibérie via le désert de Gobi.

Une ville muette. Un territoire neutre mais contrôlé.

 

Il se dit qu’il va y avoir la guerre.

Qu’est-ce que la guerre ?

Je n’y ai jamais été confronté. J’ignore ce qu’est la mort, l’odeur de la pourriture, de la chair à canon. Pour moi, elle ressemble à un film de propagande série Z en noir et blanc. L’armée populaire de libération pourchassant le pervers nippon, américain, décimant la soldatesque des traîtres de Formose. Divertissant, convivial, larmoyant. Le héros de la longue marche criblé de balle mais toujours pas mort. Long plan séquence, les dernières paroles adressées au camarade Mao. Risible. Rien de bien effrayant. Jusqu’à ce que je découvre les Waffen SS dans un film français dont j’ai oublié le nom. Ces gars-là étaient d’une autre trempe. Des machines à tuer. Obsédés par le “nombre”. Natural born killers.

 

Dans la chambre d’à côté. Des ronflements supersoniques. Mon père. Le sosie de Gorbatchev. Sans la tâche sur le front. C’est un point de vue personnel.

 

Rewind >>

J’avais 16 ans en avril 1989, le jour où les manifestations ont commencé. Le quotidien du peuple titrait quelque chose comme “troubles de l’ordre public”, le fait “d’un petit nombre”.

Je suis descendu dans la rue, caméra VHS au poing, une National M5. Enfin quelque chose se passait. Une grande fête.

Rues bondées. Des milliers et des milliers sur la célèbre avenue.

 Une grande fête qui se terminerait dans un bain de sang.

Bientôt ils ne seraient plus que fantômes.

Je voulais rencontrer Wuer Kaixi et sa dégaine de dandy pop 80’s, Wang Dan l’intellectuel et Chai Ling, ancienne icône de la jeunesse communiste chinoise. Elle me plaisait bien. Sa froideur industrielle me rappelait cette viêtcong déterminée qui se faisait flinguer par les G.I.’s paniqués dans Full metal Jacket. La mort jusqu’au bout. Malheureusement, j’ai appris bien plus tard que Chai Ling s’est donnée corps et âme à Dieu, non pas le p’tit père du peuple et leader charismatique, Mao Zedong, non, l’autre, le crucifié, le masochiste de Nazareth. C’était lors de son exil américain.

Je crois que Marx s’était égaré en disant que la religion était l’opium du peuple. Il avait oublié que Dieu était mort. Pas la religion.

Le néo-divin serait l'homme “superstar”.

Ces trois-là, on les voyait constamment à l’écran. La CCTV. La télévision d’État. L’organe du Parti. La mémoire du Parti. La version officielle de l’histoire qui a débuté en 1949, date de naissance de la Chine nouvelle.

En direct. En différé. En boucle : la grève de la faim, les étudiants et leur bandeau blanc vissé sur la tête, les ambulances, les apprentis médecins, les dignitaires, tel Zhao Ziyang, secrétaire général du PC, chialant dans un bus, s’excusant, s’amendant, promettant. Je crois qu’il était sincère — Il finira en résidence surveillée jusqu’à la fin de ses jours.

Il y avait une ouverture vers le monde.

Et puis il y a ce jour d’humiliation pour la ligne dure du Parti, Wuer Kaixi a coupé la parole à Li Peng, le futur boucher de ce que l’histoire occidentale retiendra sous le nom de “Printemps de Pékin”.

      C’était donc le printemps. Le printemps d’un peuple.

Cui Jian, l’enfant terrible du rock chinois chantait : “Je n’ai rien”. Ils allaient lui faire payer cet outrage. Autrement que par l’assassinat ou l’emprisonnement. En lui imposant des contrôles anti-dopage avant chaque concert. C’est un exemple parmi tant d’autre. Car trop célèbre. La République populaire n’aurait pas voulu du martyr de trop.

 

Dans la nuit du 3 au 4 juin. Il est peut-être 2h ou 3h du matin. Je ne m’en souviens plus très bien.

L’avenue. Pas un bruit. J’attends.

Il va se passer quelque chose. Les phantasmes d’un ado avide d’action.

J’entends.

Les ronflements boeing 747 de mon père. Qui s’approchent. De plus en plus. Papa !

 

Mon frère me secoue. Chut !  Écoute ! Ils arrivent.

Qui ?

Je le suis. Le cœur battant. Intrépide.

Je vais chercher la caméra. Filmer. Je suis au cœur de l’événement. Aux premières loges.

Nous attendons. Longtemps. Presque une éternité. Il y a un groupe qui vient de traverser l’avenue. Un autre suit. Camarades intrépides.

Le printemps, la saison des amours.

Un son métallique. Le premier char. L’étoile rouge. L’armée du peuple. L’armée populaire de libération. L’armée de la République populaire de Chine.

Un soldat positionné le regard fixé vers l’avant. Sa mitrailleuse coaxiale dans la direction de la porte de la paix céleste. Tian An Men. J’arrête la caméra. Moment de flippe. Je n’aurais pas dû. Je vais le regretter.

 

Mur de sons métalliques. En crescendo. Industriels.

La rumeur dit qu’ils viennent de très loin. Peut-être de Mongolie intérieur, du Turkménistan Oriental, du Ningxia. Flinguer les petits bourgeois de Hans rebelles, les fouteurs de merde.

La rumeur dit qu’il s’agirait du 21ème corps d’armée.

La rumeur dit que la 6ème division appartenant au 38ème corps d’armée les attendrait. A qui dégainera le premier dans le désert de béton.

La rumeur dit qu’on aurait drogué tout le monde.

La rumeur dit que nous allons avoir une guerre civile.  

La balkanisation de l’Empire du centre.

Je ne me sens plus très bien.  

 

Et puis plus rien. Le vide. La foule. Comme ça. Alternance. Frustration. Je suis à deux doigts de prendre ma bicyclette noire, une “ Flying pigeon” version classique, la bicyclette du travailleur. Suivre les blindés. Instinctivement. Mon père me foudroie du regard. Qu’est tu fous a habillé comme ça ?

Je baisse les bras. Je suis dégoûté. Pour rien au monde je n’aurais voulu rater la guerre. En direct. En première ligne. Aux premières loges. C’est un événement qu’on ne vit qu’une fois.

Allez, on verra ça demain de plus près.

La nuit porte conseil, n’est-ce pas !

Posté par Viviane 54 à 20:26 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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