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JOURNAL EXTIME DE L’IDOLE-COBAYE — Les terrassés du jeudi (suite)

 

 

La tête d’un penseur célèbre trône sur mon écran Toshiba.

Deleuze, comme tous ces noms pour parler à longueur de journée, qu’il faut absolument avoir lu, écouté, vu, pouvoir en parler, à midi, en soirée, le matin après l’amour, cigarette cloutée au bec, épater la galerie, haleine de feu, jouer les poseurs mains jointes jambes croisées regard énamouré, balancer des concepts en veux-tu en voilà à qui veut bien se sustenter heuristique.  

Deleuze fume, sourit, en sus de l’identité chanteur à texte figé Saint-Germain-des-Prés, la mélancolie de Serge Reggiani, la quiétude de Brassens l’engagé, la gravité de Ferré l’homme théâtral, il est extra avec ses cheveux qui tombent comme le soir,

sauf que n’ai pas encore décidé si oui ou non il y a cliquage en vue, sais pas si je dois "aimer " celui que Michel Foucault considère comme le penseur du siècle, puis de toute façon, l’urgence, vous savez bien, je vous l’ai promis, non !, notre histoire à nous, les chroniques rouennaises du jeudi, les terrasses du jeudi, mais je vous préviens, ce sera une entreprise périlleuse, neurones en mauvais état, hors contrôle, risque d’insécurité dans la zone d’autonomie temporaire, humeur avoisinant le degré zéro, mmmm, le rouge de toscane d’hier, ça m’apprendra à jouer les infaillibles, t’as plus 20 ans mon baisot,

 

 j’ai la tête ailleurs comme on dit, parce que elle,

elle !

parce que faut que je vous dise, bien que ce ne soit pas la chose la plus importante du monde dans la vie d’un lecteur, seulement j’aime palabrer, pas vous ?, donc, je l’ai revue,  presque par hasard d’ailleurs, place des carmes, vous savez, là où trône le Flaubert statufié, l’écrivain très mondialement connu qui brille par sa pose, pose simple en apparence mais qui n’a pas à rougir face aux Tontons flingueurs du pacte de Varsovie, immortel je vous dis !

J’aimerais tout de même savoir une chose, pourquoi les gars ont-ils toujours l’œil dressé vers l’avant ? Remarque, une ville infestée de statues à l’effigie de personnages célèbres les yeux baissés, pensez-vous ! 

Nous avons convenu de nous revoir aujourd’hui au même endroit.

« Pensez-vous que ce soit possible ? Paraît que l’histoire est parfois un animal imprévisible ! 

C’est-à-dire :

Ne sais pas ce qui m’a pris vers 17h, ai eu comme un flash, speed leaving without warning, évidemment rien de sensationnel, pas moi qui vais vous informer d’un ton solennel qu’un extraterrestre est venu m’annoncer que je suis le conducator élu à 99% des voix et hop ! tout le monde suit le guide, oh ! non non non, rien de tout cela, juste une folle envie de guincher, libérer le flux reptilien tout sens dessus dessous qui me taquine le popotin depuis 5 bonnes minutes, me mets donc quelques bons disques — Deezer pour ne pas vous mentir — avant d’aller fouler le parquet au Live café rue Armand Carrel, l’échauffement avant tout qu’il disait le philosophe footballeur et saoulard sud-américain qui parlait d’affronter la muerte romántica bajo el sol de Satanás quand il rentrait sur le terrain, donc donc donc commence par du reggae, Augustus Pablo, Big youth, The ethiopians, puis puis puis on monte un peu la sauce, Roxy music, New order, Arcade fire, M83, allez allez allez on ne traîne pas, Minimal compact, Sonic youth, A place to bury strangers, oh yeaah on éclate tout, Vive la fête, Sexy sushi, Nine inch nails, I want to fuck you like an animal…

« Bon, c’est bien beau tout ça mais vous devez vous demander où je veux en venir. C’est vrai quoi, je vous promets une histoire de, de sentiment ? de sexe ? de love with unhappy end ?  et voilà que je décide d’aller fouler le parquet du live café. Je comprendrais parfaitement si vous vous mettez en grève, je n’ai pas le droit de vous mener en bourrique.

 

« Allez, on va de rattraper tout ça hein !

« Donc

« Finalement ce qui se passe c’est qu’ »

 

au lieu de me faire bousculer bien entamé à la Jenlain au Live café, me retrouve assis au Scopitone à siroter un pastis, et t’as l’air fatigué qu’ils m’ont dit,

 

« trouver la ligne de fuite, »

 

rue Saint-Nicolas je déambule, abattu, écrasé par les prunelles alarmées des touristes, le masque est tombé, foulé au pieds, l’écrase sans le savoir,

 

« Allez, bifurque quelque part mon baisot, faut impérativement retrouver le droit chemin. »

 

à droite toute, direction place des Carmes, l’appel de la foule, des sonorités charivari pompe funèbre d’un bel été normand, le roi Flaubert trône au milieu de ce beau monde, le saxophoniste également, plutôt la non-mélodie, orgueilleuse de technicité, lorsque,

 le cœur qui bat 360 bpm,

mais le cœur débande aussitôt,

ce qui se passe ?, ben elle n’est pas toute seule !!!  

 

« Ouf ! 

« Ami(e)s lecteurs, je vous remercie bien de votre patience. Et encore excusez la paresse de mes neurones ! »

 

— Action ! —

Le type en question se prénomme Zaka et il n’a pas l’air content que je m’incruste à leur table. Une grimbergen, s’il vous plaît !

Le type en question qui se prénomme Zaka parle et parle et parle, de son enfance à Beijing, de Mao Zedong, de la révolution culturelle, de tas trucs d’ordre géopolitique qui ne semblent guère intéresser la belle interlocutrice, à moins que je ne voie pas ce que j’entends,

— Comment va ta tête depuis la dernière fois ?, je savais bien que ce Zaka l’ennuyait avec son discours j’ai tout vu j’ai tout vécu.

— Elle s’est bien remise.

— T’es pas venu avec ton ami ?

— Ante Pavelić ?

— Ante Pavelić !!! On ne parle pas du même j’espère !

Fou rire entre elle et moi, Zaka sort de ses gonds, vexé, se lance dans un blabla charabia, achronologique, guerre en Yougoslavie, Robespierre, Pol Pot, Pierre le grand, Nelson Mandela, Diego Maradona, Scipion l’Africain, savons pas vraiment où il veut en venir, puis se fait militant, militant des droits de l’homme, qu’on n’a pas le droit de blaguer avec "ça", qu’Ante Pavelić c’est le diable personnifié, tiens !, que les parents d’Ante sont des irresponsables, des provocateurs, des ennemis de la démocratie,

— Tu veux dire par-là que l’homme est bon de nature ?, moi aussi je sors de mes gonds,  

— Il est plus qu’impératif d’y croire !

Fou rire, mais tout seul, car elle est en pleine conversation I-phonique avec une amie, à moins que ce ne soit une collègue de bureau, un amant, une maîtresse, le père de ses enfants, un tour opérateur en quête de chiffre, regarde autour de moi, de nous, des individus en conversation, parole téléportée, debout, assis, dans l’étreinte, buvant de la bière, du thé, se goinfrant de tapas, de frites, de kébab, happée par l’écran LCD, par les images-actions, par les chiffres balles de mitraillette, nombre de morts sur les routes, nombre de morts dans un pays en guerre, nombre de civils victimes d’attentats terroristes, nombre de calories à ne pas dépasser, les 39 aliments pour un ventre plat, nombre de but durant la coupe du monde de football, pourcentage en baisse du sentiment d’appartenance nationale, chiffre moyen du nombre de partenaires sexuels dans notre seule et unique vie, le temps moyen d’une relation sexuelle, le taux en hausse de la natalité, le chiffre des manifestants qui se sont opposés à la réforme des retraites, les chiffres officiellement en hausse de la délinquance, les résultats en relative baisse du nombre de bacheliers, une nana à ma droite demande à son mec dans combien de temps il arrive, le ton monte pour une question de minutes et de secondes, procès d’intention, communiquer c’est contrôler l’autre pour notre sécurité, surveiller et punir, ça n’est pas bien ce que tu fais, d’arriver en retard mon amour, guerre des nerfs & divertissement, votez : i like / i dislike, le vote est unanime, elle raccroche, « tous les mêmes ! », qui fait probablement écho à "toutes les mêmes", à l’autre bout du non-fil, du divertissement je vous dis, l’addiction du vide, mais au fond, tout à l’heure, se diront des mots doux baisés mouillés, 

Zaka semble dépité, marmonne aigre-doux, ai même le sentiment qu’il ne veut plus ma peau, qu’il veut être mon ami, mon allié, pas moi !, de la stratégie tout ça, pour m’endormir, et qu’il ne vienne pas me dire que le monde est absurde, ça manquerait de sincérité, suis juste un concurrent, autant réel que virtuel, et ça je ne le perds pas de vue bien qu’il vienne de me proposer une bière, trinquer entre rebelle de la société, ou entre gens de gauche puisqu’il paraît qu’on est des gens bien et responsables après 30 ans, mais ne suis ni de gauche, ni de droite, ni du centre, ni des extrêmes, pas vraiment utopiste non-plus, ni dans la contradiction, juste un refus de l’étiquette, de la dictature du signalement, pour le taquiner, le renvoie à l’écran, y a un type qui donne des coups de pieds et des coups de poings un peu partout dans l’espace confiné, un type musclé qui sent bon l’argent, l’homme monétisable, il est question de pari, de pari sportif, gagner de l’argent facilement qu’il(s) nous assomme(nt), en un clic,

— Bon, je vous laisse les gars, je vais retrouver une copine !

— Ah bon ? Et… tu fais quelque chose samedi soir ?

— Je ne suis pas libre.

Son regard croise le mien, connecting people, fort heureusement Zaka n’a rien vu, il est déçu, baisse les yeux, fait moins le fier, et puis la pluie en un clic, la pluie qui saccage tout, peut-être un signe du destin, la main tendue de celui que je ne veux pas nommer, le joujou de mon cerveau, mon double, connexion & transmutation.

 

« Bon inutile de vous mentir, faut que je vous dise, ne suis finalement pas sorti. Une chronique des terrasses vaine, je l’avoue. Ai pourtant fait tout mon possible, vous avez pu le constater,

« avais tous les ingrédients en main, l’amour, la rivalité, une ville de province, le climat délétère, une bande-son saxophonisante, le son pop-rock de Gozzer au Live café,

« mais suis rester ici, l’alcôve bunker, la tête du célèbre penseur qui trône toujours à l’écran, l’invitation sur facebook à l’aimer. Gilles Deleuze. 22 568 fans. De la part de qui ? J’accepte mécaniquement. 22 569 à présent. Pourquoi pas après tout, même si je sais qu’il m’aurait honni pour cela. »

 

« Bunker 44. Spliff au bec. Cerveau bercé par la basse de Bird dream of the olympus mons des Pixies, cerveau avide de connaissance, enfin ! Mais n’ai pas le courage de recommencer, de commencer vraiment. Vous promets néanmoins de faire mieux la prochaine fois. Bonne nuit à tous !  – mute »

Posté par Viviane 54 à 19:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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