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Ecran de la Zato — arrestation cet après-midi de citoyens dont un grand nombre issus de la catégorie des salariés de condition modeste. Il s’agirait d’une bande d’adolescents pris en flagrant délit pour avoir écouté du rock, un genre musical, mais également un mouvement, autrefois très prisé, considéré comme subversif par les administrateurs du Consortium.

Je me souviens que les choses avaient basculé peu de temps avant la guerre. Les tenants de la paix globale avaient assimilé le rock aux activistes, les terroristes du global children against states. Il fallait absolument expulser l’idéologie mortifère hors des frontières de la société. 

Écouter du rock est synonyme de peine capitale. Du message qu’il véhicule. Drogue, sexualité déviante, anarchisme, terrorisme intellectuel, insécurité globale. Un véritable poison pour la civilisation, selon le manager en charge de l’Art Nouveau.

Après avoir lu quelques textes dans les archives numériques de la Zato concernant le sujet, j’émets quelques reserves sur les liens indéfectibles unissant le rock aux activistes. Les choses ne sont pas aussi nettes. Ce n’est peut-être qu’une idée fabriquée, un mythe, de la propagande onusienne, relayée par l’Organisation des Consortiums Unis suite à la défection des nations, parce qu’il fallait un bouc-émissaire, rassurer les masses prises dans la tourmente de la grande crise, puis de la guerre. Je ne sais pas. Je ne sais pas quoi penser de toutes ces sources, de tous ces textes dont l’intention est de raconter le vrai, de dire ce qui s’est réellement passé, le « je » qui s’impose en témoin de l’histoire, le « je » sacro-saint, divin, de corps et d’esprit. Je ne sais pas.  Parce que beaucoup s’apparentent à de la fiction. Tels les écrits de cet auteur anonyme de l’Ancien temps dont je vais publier des extraits. Le texte n’est pas daté mais d’après mes informations l’histoire se situerait à Rouen — l’ancien nom de la Zato à l’époque des États-Nations — probablement en l’année 2010 du calendrier grégorien.

ARCHIVE : source n°12589 catégorie F

JOURNAL EXTIME DE L’IDOLE-COBAYE — Les terrassés du jeudi

En compagnie d’Ante Pavelić, pas celui que vous croyez, n’aurais jamais déterré la figure nationaliste croate papa des oustachis exterminateur des serbes juifs tziganes au temps béni des p’tits pères du peuple les Adolf Benito Francisco Joseph, non non non suis pas le prévaricateur de fausses histoires, suis dans le vrai moi, dans le vrai !, d’ailleurs n’y suis pour rien, c’est l’époque qui veut ça, vous savez bien, la vérité je suis partout, your life is a reality, ça vous dit peut-être quelque chose les expériences uniques focus on de cobayes prétendus sujets de l’histoire, de l’histoire événementielle pardi !, oui oui ils leur ont carrément avoué entre quatre yeux : « vous êtes les pionniers de la grande aventure, celle qui restera dans les annales, faites-nous confiance ! — les caméras ne sont-elles pas les historiennes du futur ? —, et tant pis si les Bloch les Febvre les Braudel, tenants de l’École des Annales, se retournent dans leur tombe, finis les mouvements de longue durée, l’histoire quasi immobile, faut que ça pète, l’événement plus bling bling que jamais, la revanche après tant d’années de sommeil, le rictus post-mortem de Lavisse, eh oui ! retour de la vérité vraie lively up yourself !, n’y a qu’à écouter les chroniques véridiques de la chanson nouvelle d’ici bas, les histoires j’te baise moi non plus comme si vous y étiez dans le dernier roman-je-vous-raconte-la-vérité de la fille ou du rejeton de papa qu’est lui-même un ponte de la dialectique moi je suis !, vous savez le gars aux longs cheveux qui le valent bien serti de lunettes d’intello mixant l’ancien et l’high tech toujours à pester contre les injustices qui giclent sa salope de semence dans le fondement du monde village global, l’ignominie la plus gerbante, fond de commerce qu’il exploite avec de grands mots les bras qui bandent en V prêt à quitter son pays si les ennemis de la démocratie arrivaient au pouvoir, oui oui oui il nous l’a dit, sur tous les écrans de France et de Navarre l’index narcisse flinguant l’œil coupable des téléspectateurs…

Non mais !  Vous pensiez vraiment que… tout de même… il est mort Ante Pavelić, vous ne le saviez pas ?

 

[…]

N’aime pas la foule, réminiscence de l’autrefois en république populaire, foultitude camarades troupeau pleurant à chaudes larmes aussitôt lancée la chanson du grand camarade leader.

[…]

Ne voulais pas venir. Rester cloîtré dans mon bunker à écouter du dub, Augustus Pablo — ce type avec son nom aurait pu être un Colonel gradé sans dieu ni maître si ce n’est lui dans un pays imaginaire du tiers-monde —, Augustus Foggy Pablo & I enlacés dans la brume estivale d’un bel après-midi riddim & psalm. Et qu’on ne vienne pas me traiter de panafricaniste premier degré moi hein, ne suis pas de ceux qui se tournent vers l’Afrique pour le couronnement du roi nègre, n’aime tout simplement pas les rois, ce qui ne signifie pas que j’ai de l’admiration pour les présidents et autres plénipotentiaires extraordinaires. L’humain qu’est sur son piédestal sera éternellement un mangeur d’humain jamais rassasié et ça faut vous le mettre dans le crâne, à moins que vous soyez l’imbécile heureux, le toutou à qui le boss demande le retour à la raison — tiens !, un mot qui obéit aux lois de la parole — des brebis égarées. Dans ce cas, vous en avez bien de la chance. Après tout, obéir c’est toujours un souci de moins. N’est-ce pas camarade la raison !

Merde, je parle et je parle et je parle et le récit dans tout ça, hein ! Alors mon Zaäky Show, on se fourvoie dans la digression, c’est que tes lecteurs attendent depuis tout à l’heure, que tu leur parles de ce qu’il veulent entendre, de rock, d’amitié, des terrasses du jeudi dans le cœur du petit village où tout le monde sait que t’as siroté une binouze à 19h69 dans ce lieu faussement interlope que tout le monde connait si bien. 

[…]

Boys & girls rock’n’roll suicide électrocutés par les bands bien connus de la ville tandis que nous nous faufilions au milieu de la foule en quête de je-ne-sais quoi ni qui.

[…]

Et si c’était la fin d’un cycle !  Ante me parle des années 2000, les plus excitantes selon lui, se souvient de folles soirées sous MDMA et autres modificateurs de conscience, near death experience with lots of love, existence statik dancin’ sur des tubes électriques jusqu’à pas d’heure, à traîner rue Saint-Nicolas, rue des Bons Enfants, rue de la République, dans les rues qui sentent la pisse, rue des chanoines, rue Dinanderie, rue des fossés Louis VIII, les plus belles nuits de la vie d’Ante, melting-pot dans les appartements croulants dits bourgeois pour faire bien — encore et toujours le potentiel historique —, ghetto branchouille pour artiste non côté par les garde-chiourmes toujours impressionnés par la vieillerie immobile, les souvenances splendeur du temps passé, et Ante qui craint 2010, la politique, les institutions, la lutte absolue contre l’insalubrité, sonore, visuelle, le village doit être propre, familial — eh oui !  natalité plus qu’en hausse dans la république ensoleillée — vous conseille au passage le “Louis XIV et vingt millions de français” de Pierre Goubert —, devenons des criminels lorsque nous fumons crachons nos volutes de fumée, des malades absolument à soigner chez un psychologue pour avoir hébergé le terroriste THC dans nos veines, tout cela à coups de slogan, éradiquer le mal. Rise and fall of a decade.

Ante me dit que la guerre n’est pas loin. Il a les larmes aux yeux, me supplie de l’accompagner aux terrasses, clore le chapitre.

[…]

Le monde village global se gargarise ou se désole de la fin, fin de l’épopée sauvage identifiée rock post-punk math-rock electro-rock et que-sais-je, fin des Etats-nations, fin de la vieille Europe, fin du Bengladesh, fin du pétrole, fin du roman, fin du livre, fin du CD, fin de la TV analogique, fin de BHL & Finkielkraut, fin du catholicisme, fin de l’équipe de France de football, fin de la race pure, fin de l’ivresse en public, fin de la liberté en général.

Et puis tous ceux qui prédisent purement et simplement la fin du monde en 2012. Eh merde !

On nous avait déjà fait le coup en l’an mille. C’est que nos ancêtres — enfin pas tout à fait les miens puisque je suis un africain avec une tête d’asiatique et probablement les miens faisaient la sieste après un bon repas dans cet éternel recommencement qu’il paraît, mais bon, évitons de nous fourvoyer dans l’histoire fiction — bien chrétiens comme il faut ont eu leur dose de frayeur, les invasions vikings et normandes, les grandes famines, le grand hiver, les méchants sarrasins, l’effondrement de l’empire de Charlemagne, l’écriture menacée de disparition, bouleversement des structures économiques et sociales, whaou ! tant et tant que franchement on ne pouvait pas faire mieux en terme de prédictions eschatologiques, du pain béni pour les artistes subventionnés — excusez l’anachronisme, mais je ne pouvais me débarrasser de ce mot qui faisait toc toc dans ma tête. — par les seigneurs addict — allez je m’arrête là J — de Jérusalem, cette fameuse terre sainte dont on vous parle toujours à la télévision. Et pourtant, nous sommes toujours là.

Alors, à tous les gens du futur qui tomberont sur ces lignes, donnez-nous une bonne raclée !

[…]

Le fils de l’immatériel n’a pas encore osé mettre le pied sur terre. Forcément, avec la concurrence des machines.

[…]

Ambiance bon enfant place Saint-Marc. En apparence. Je reste sur mes gardes depuis qu’une bande de petits cons qui ne savent pas boire ont frappé un ami à moi à la fête de la musique.

[…]

Il y a tout juste 6h j’étais encore dans la zone, territoire aux contours floutés, s’y croisent de curieux personnages, qui ont bien existé paraît-il, enfin c’est l’histoire qui dit ça, Juvénal Habyarimana, Millán-Astray, S. Burrough, Francesc Boix, Gavrilo Princip, Adalbert Munzigura, Franjo Tudjman et son grand copain Slobodan Milosevic.

Il y a tout juste 6h je baignais dans le sang des martyrs, annonciateur de la fin du monde, ma fin du monde, ben oui juillet pour moi ça n’est ni l’été, ni le farniente, ni le bon rosé entre amis, mais bel et bien les contes de guerre, les massacres, la folie des hommes, la mort si belle, si je crève un jour ce sera en juillet, Lou Reed murmurera son perfect day tandis que les vers boufferont ma chair, mes os,

et puis Ante Pavelić a sonné, est entré, m’a dit que j’étais tout pâle, Ah bon !, m’a proposé de sortir, il insiste comme si c’était une question de vie ou de mort, Cristal Palace, Tupelo soul, Radiosofa, la maison Tellier, The elektrocution, the jee bees all stars… ça ne te donne pas envie ?, non et non et non, ne veux voir personne, et puis j’ai faim, envie de nouilles chinoises, sautées saucées pimentées comme ils les aiment dans la province de Sichuan, le pays de papa Li Peng le boucher de Tian an men, Ante me trouve cruel avec moi-même, sale gamin, et pourquoi ne pas rencontrer l’amour qu’il me dit, ça te fera du bien, mais qu’est-ce qu’il me raconte, parce que là il est dans le schéma classique, des romans qui racontent la repentance — après la tempête : l’amour, Ante me fait peur, prêt à tout pour me sortir de mon bunker, rencontrer l’amour… non mais !, aurai tout vu tout entendu, en même temps why not,

me suis donc mis sur mon 31, blouson cuir noir goth & badges de Sister of mercy, play dead, Lords of the new church, tout beau tout propre, tout oublier, les personnages malsains, l’histoire officielle, la fin du monde, judeo-islamo-chrétien, marxiste, just let me be rock’n’roll tonight, et puis y aura probablement ma jolie bretonne — Ah oui, je ne lui en ai pas parlé d’elle, ni à vous d’ailleurs — à qui je fais les yeux doux depuis un moment déjà, celle qui ne me connait pas encore à vrai dire, je veux dire réellement, la vérité c’est que je ne sais pas si j’existe vraiment, Ante et moi étant des objets mutants, enfin tout ça est une autre histoire, pas envie de palabrer épistémologie métaphysique sommes-nous réels ou personnages de fiction et tout le tralala, non non et non, allons profiter de la belle festive auprès d’inconnus, danser le madison même s’il le faut avant que minuit ne sonne, foutue heure à laquelle nous retournerons dans nos pénates, coincés quelque part entre plusieurs pages d’un roman intitulé : Rouen est une fiction qui ne s’invente pas.


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