140710

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Dans la nuit. Ou peut-être au petit matin. Ne sais pas. Ne sais plus. Images troubles déambulant dans le corridor sans aucune porte de sortie. Ma mère dans les rues d’une ville. L’été. À moins que ce ne soit le printemps. Probablement Paris, les Champs-Élysées. Elle boit du thé en terrasse, palabre avec quelques autochtones bienveillants, non pas des gens d’origine, de ceux qui viennent d’ailleurs, qui s’y sont installés comme tant d’autres, migration économique, mais comment en être sûr. Non. D’authentiques parisiens qui sentent bon le pain, le vin, le saucisson et la poésie romantique. La France fantasmée des autres. Elle est heureuse, semble heureuse. Elle a longtemps rêvé de ce pays, depuis toute petite, quand les missionnaires catholiques de son école lui avaient appris que c’était le pays où il fait bon vivre. Son père le lui avait confirmé, lui qui, enfant, avait chanté nos ancêtres les gaulois. L’époque coloniale. Le père de son père s’était battu pour ce pays. La légende dit qu’il aurait débarqué en Italie en 1943, le pays de Jules César comme disait ma mère, consul de Rome à une époque bien lointaine, également auteur d’un roman historique, la guerre des Gaules, l’un des livres de chevet de Jean-Baptiste Léonard, le fondateur de la Zato.

Les images se bousculent, se cognent contre les murs en métal du corridor. Aucune porte de sortie à l’horizon. Prisonnières du temps et de l’espace malgré les vaines tentatives de transmutation.

Changement d’époque, de lieu. Passé proche. Contexte de la guerre austrafricaine. Le visage sombre de ma mère, ses rides, l’expression de ses regrets. Elle songe à Paris, ville qui n’existe plus depuis sa destruction par les activistes, ville qu’elle n’aura jamais vue. Elle pleure. Ou est-ce moi qui la fais pleurer, sa fille, milicienne engagée volontairement dans les forces de l’ordre du Consortium, de la Zato. Volontairement. Un bien grand mot. Je n’ai pas vraiment eu le choix. C’est la vie qu’elle répétait tout le temps. Je sais, il faut bien manger, survivre alors que sonne le glas, la fin du monde en mode répétition sur les bouches affamées de l’Ancien temps, le temps du désespoir, de l’apocalypse, du bonheur suicidé. Temps de toutes les crises. Oui, c’est la vie. Une vie qui ne vaut pas vraiment la peine d’être vécue. Seulement personne ne songe à la mort. La lâcheté des morts-vivants qui croient dur comme fer à la possibilité d’un bonheur même si au bout il n’y a rien. Juste le vide. Bien que les administrateurs nous prouvent le contraire à travers des slogans bien enjolivés, chiffres à l’appui, les tireurs d’élite qui dégomment toute pensée hors-la-loi. Rien ne sert donc de courir. Et pourtant je cours comme une folle vers ce vide, subissant le fouet des nombres — NE DOUTEZ PLUS ! La légende affirme que c’est le paradis. J’y crois, comme ma mère aux portes de Paris, que j’ai imaginée heureuse l’espace d’un moment, palabrant de la pluie et du beau temps avec des gens bienheureux. Oui, j’y crois, j’y crois à ce mensonge qu’est la vie.  

Posté par Viviane 54 à 09:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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