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Vous êtes qui. Je suis celle qui n’existe pas, c’est-à-dire vous.

Je me souviens bien d’autrefois, comme si c’était hier, les villes où j’avais vécu, le visage de mon père, de ma mère, les fleurs jaunes de la voisine, la gueule du poulet rôti du dimanche, les frites qui allaient avec, les ballades en voiture, à pied en forêt, les odeurs de pieds dans la maison, ma première bicyclette, le premier roman que j’avais lu, ma meilleur copine, une congolaise qui s’appelait Prisca, mes grosses larmes le jour de son départ, mon voyage scolaire en Mandchourie, à Jilin, mon voisin chilien dont j’étais secrètement amoureuse.

Pourquoi avoir banni le passé ?  Comment faisons-nous pour vivre en feignant de l’ignorer, comme s’il n’avait jamais existé ? 

Je crois que nous nous sentons coupables d’avoir orchestré notre propre mise à mort. Je me souviens que tout le monde était enthousiaste avant la guerre. L’alcool coulait à flot dans une ambiance de kermesse. Il y avait cette femme, notre voisine, qui haranguait la foule avec des mots d’une violence telle que je ne la reconnaissais pas.

C’était une femme d’ordinaire effacée, qui ne s’intéressait pas à la politique, qui cherchait un homme pour ne pas finir vieille fille. Ma mère l’invitait souvent à la maison pour partager le repas. Elle s’insurgeait contre la bêtise des autres, leur mépris. Les gens heureux se moquent vertement de ceux qui ne sont pas eux. C’est ainsi, la vie est une compétition et il vaut mieux faire partie des plus forts, à moins que vous vous taisiez.

Les hommes bombaient leur torse pour elle, des hommes qui ne venaient pas d’ici, des étrangers. Les gens heureux étaient jaloux dans le quartier, ils avaient perdu la face.

Une bonne partie de l’humanité souhaitait cette guerre, à cause de tout ce qui avait pu être dit entre nous, dont une bonne part de mensonge. On pense toujours que la guerre est la solution à tous nos problèmes.

« Quand il n’y aura plus de voyous, le monde ira mieux. »

Qui appelons-nous voyous ?

Les activistes pour les bourgeois, les métis pour les races pures, les pollueurs pour les écologistes, les célibataires pour les gens heureux, les apatrides pour un grand nombre de personne, les sectes qui ont vu autre chose que le Dieu des trois religions, les paresseux que tous voulaient éliminer purement et simplement.

Nous avons joyeusement étripés tous ceux qui ne nous ressemblaient pas. Un joyeux feu d’artifice de chair à canon. Tellement humain, la guerre, l’oubli, le mensonge !